Le bracelet bleu

Ainsi va ma vie Add comments

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J’ouvre la lourde porte qui mène à la salle d’attente de l’unité psychiatrique.  Une vague sensation d’anxiété m’envahit.  Ma respiration s’accélère. Des flash-back de mon hospitalisation refont surface.  Nouvellement mère, en proie à la manie et à la psychose, j’ai perdu contact avec la réalité.  J’ai été soignée pour une maladie mentale qui s’est imposée sans avertissement.  Après ma sortie de l’hôpital, je suis devenue une patiente régulière à la clinique de consultation externe en psychiatrie.  On soigne désormais mon esprit…

Je referme la porte derrière moi. Un flot de regards se posent sur moi.  J’ai l’impression qu’on m’examine ou du moins, qu’on se pose des questions à mon sujet : Fait-elle partie de notre bande?  Qu’a-t-elle en commun avec nous?  Qui vient-elle consulter? Je ne peux m’empêcher de penser que je ne « fit » pas dans le décor… Mais j’ai tort.  Quand la réceptionniste derrière la vitre me demande ma carte d’hôpital et que j’annonce mon rendez-vous avec le psychiatre Dr Sayeed, le sort en ai jeté.  Je n’ai qu’à lui tendre mon bras pour qu’elle enlace machinalement mon poignet de ce fameux bijou hospitalier: le bracelet bleu.  Les lettres noires qui y sont imprimées ne laissent aucun doute quant à sa « bienheureuse » propriétaire.  Assis derrière mon dos, mon auditoire a sa réponse.  Je fais partie de la bande.

Quand je me retourne pour aller m’asseoir, j’hésite entre le sourire « amical » ou l’évitement des regards.  J’opte finalement pour le sourire maladroit que je destine à la personne à côté de laquelle je m’assois.  Puis mes yeux se promènent rapidement d’un patient à l’autre.  Je scrute discrètement à mon tour  mes compères.  L’atmosphère est lourde.  Le décor, trop léger.

Plusieurs ont le regard vide, une expression d’absence ou de déprime sur leur visage. Ou peut-être sont-ils simplement ailleurs dans leurs pensées, dans une autre réalité qui m’échappe…  Vêtus de tenues très décontractées, je me demande si la principale activité de leur journée consiste en cette inévitable attente suivie du rendez-vous avec leur psychiatre.   J’éprouve de la compassion envers eux.  Hors, avec ma tenue vestimentaire professionnelle et un livre pédagogique entre les mains, je me sens soudain étrangère. Je me mets à lire distraitement pour passer le temps.

Quelques-uns sont accompagnés.  Je me demande pourquoi. Puis je me rappelle que je l’étais aussi dans les semaines suivant ma sortie de l’hôpital.  Je n’avais ni la concentration nécessaire ni la confiance en moi pour conduire ma voiture et me rendre seule à ces rendez-vous.  Je me sentais si dépendante…  J’avais aussi besoin de l’appui de mon mari pour bien exposer mes symptômes et mes états d’âme à mon psychiatre.  Je sympathise aussi avec ces compères…

La porte s’ouvre.  Une femme vêtue soigneusement entre et capte rapidement mon attention.  Quand j’aperçois son bracelet bleu, mon âme sourit.  J’ai l’impression qu’un lien invisible nous unit.  Qu’a-t-elle vécu que je connais également?

Dr Sayeed me tire de mes pensées en me faisant signe de le suivre dans son bureau.  Comme toujours, son attitude positive et ses commentaires encourageants ont tout pour nourrir mes espoirs.  J’ai un trouble bipolaire et puis après?  Je sais comment bien prendre soin de moi pour vivre une vie à la hauteur de mes espérances.  Les murs de cet hôpital et mon bracelet bleu ne définissent pas qui je suis.  Encore moins la prescription qu’il me remet entre les mains.

Je referme la porte derrière moi.  Je retire mon bracelet bleu.  Je respire mieux.  Je ne suis pas ma maladie mentale.  Je suis bien plus…!

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